« les zones blanches ne sauraient bien sûr »

à Fleur Pellerin, ministre des "télécoms"

Madame la Ministre,

Je vous écris depuis la guinguette de Lamarque, pittoresque bord de Gironde où un bac m'emmènera bientôt sur l'autre rive, près de la centrale nucléaire du Blayais. J'utilise mes derniers euros pour la débauche de luxe que représentent à mes yeux éblouis quelques frites et un verre de Lillet dans un lieu public.
Avant cela, ce matin, je me suis baignée dans l'écume brune de l'océan, sous un crachin iodé. J'ai même pris le temps de cueillir quelques cailloux étranges sur le sable.
Cette petite tranche de vie peut vous sembler banale. Mais à moi, elle m'a paru extraordinaire. Car durant tout ce temps, je n'ai eu mal nulle part.
Madame la Ministre, à cause de vous et de quelques autres personnages de pouvoir et d'argent, j'ai passé deux ans et demi dans les douves de votre démocratie. C'est un endroit crépusculaire où des centaines, voire des milliers, de personnes sont privées de liberté, parfois même de lumière, et sont continuellement torturées.
J'ai réussi à m'enfuir.
Mais mon sursis est fragile, je le sais bien.
Ma vie, comme celle de tant d'autres, est suspendue au nom barbare de vos diktats. "4 G", "super wifi", "clouding"...
Dans ces geôles que vous feignez d'ignorer, madame, j'ai rencontré des centaines de personnes de tous âges, de toutes conditions, de toutes nationalités. Même des enfants.
Il y a quelques jours, l'une d'elle, âgée de treize ans, pleurait sur mon épaule, épuisée par l'isolement et la douleur dans lesquels vous la tenez depuis trois longues années.

Quel est son crime ?
Quel est notre crime ?
Nous ne sommes pas des robots.
Voilà notre crime.
Nous sommes des êtres vivants.

Nous avons, par quelque chimie spécifique indépendante de notre volonté, la particularité de détecter les champs électromagnétiques artificiels (par des souffrances physiques insupportables, hélas). Particulièrement ceux générés par les télécommunications sans fil. Les « Telecom », comme vous les appelez.
Aujourd'hui, grâce à des traitements non-pris en charge par la Sécurité Sociale qui m'ont jusqu'ici coûté environ 30 000 euros (sans compter le coût de mon lieu de refuge), je tolère de m'exposer épisodiquement à de faibles niveaux de micro-ondes.
C'est ainsi que j'ai pu passer une journée entre océan et estuaire.
C'est ainsi que je peux consacrer un peu de mon énergie vitale à témoigner.
Et croyez-moi, chère madame, je le ferai sans relâche.
Car il ne serait pas digne de mon humanité de me taire sur l'enfer que j'ai découvert et dont il ne dépend que d'un mot de vous qu'il cesse.
Madame la Ministre, à Frédérique Massat, la députée de ma circonscription — que je remercie chaleureusement au passage —, qui vous demandait récemment si les « zones blanches » ne pourraient pas servir de refuge aux personnes électrosensibles, vous avez répondu en toute simplicité, comme une bonne petite soldate des lobbies : « Les zones blanches évoquées par Madame Massat n'ont pas vocation à le demeurer (1) et ne sauraient, bien sûr, apporter une solution de refuge aux personnes victimes d'électrohypersensibilité. »

« Bien sûr. »

"Bien sûr "?

Mesurez-vous la portée de tels propos ? Le nombre de personnes que de tels propos, s'ils sont suivis d'effets, vont achever ?
Pouvez-vous, je vous prie instamment, justifier des paroles si graves prononcées pourtant avec tant de désinvolture ? (Je tiens à votre disposition le témoignage de scientifiques de renommée mondiale et de quantité de médecins sur l'impact des champs électromagnétiques artificiels sur le vivant jusqu'au cœur des doubles brins de son ADN. Je tiens également à votre disposition l'imagerie médicale de ma propre sous-oxygénation cérébrale, et mes bilans sanguins et urinaires qui attestent une activité immunitaire anormale et un taux d'histamine deux fois au-dessus de la normale, cela alors que je ne suis atteinte d'aucune autre pathologie que l'électrosensibilité. Je vous refuse donc l'issue facile d'une explication hypocritement psychiatrique du problème au motif que l'électrosensibilité serait « une phobie », un genre de « peur irrationnelle », comme vous aimez à le clamer publiquement sans fondement ni honte, à l'unisson du docteur Choudat, expert es amiante entre autres et mandaté par l'Etat pour nous soigner à coups de "thérapie comportementale".)
Chère madame, que faites-vous de la résolution 1815 du Conseil de l'Europe qui demande depuis mai 2011 à chaque état de créer des zones blanches afin que les électrosensibles puissent s'y réfugier ? Quels espaces "sauraient" donc mieux que des zones blanches "apporter une solution de refuge aux personnes électrosensibles"?

Est-ce que les grottes où vous nous poussez à nous retrancher le sauraient mieux ?
Est ce que les caves où certains se terrent le sauraient mieux ?
Est-ce que nos caravanes blindées à coups d'aluminium le sauraient mieux ?
Est-ce que nos voitures recouvertes en urgence de couvertures de survie pour arrêter les ondes le sauraient mieux ?
Est-ce que nos pauvres cages de Faraday en tissu blindé le sauraient mieux ?
Est-ce que toutes ces prisons de solitude sauraient mieux nous accueillir que la surface de la Terre qui nous a vus naître ?

Est-ce vrai ce que vous nous chantez là ?

Chère madame, je ne comprends pas bien votre acharnement – comme d'ailleurs celui de la totalité des gouvernements successifs depuis M. Jospin – à éradiquer toutes, absolument toutes, les zones naturelles de France. Que vous importe qu'il reste par-ci par-là quelques hectares inhabités non-couverts par les vibrations toxiques de la téléphonie? (2)

Je n'ai aucun espoir que ce courrier vous atteigne, atteigne votre cœur, car il doit être bien défendu contre la compassion envers vos semblables. Et pourtant, je ne peux me résoudre à à vous laisser dans la fausse ignorance pleine de morgue où vous vous tenez, quoique – il est vrai – sur vos gardes.
Je constate que quand on aborde cette délicate question, ce n'est jamais la ministre de la Santé qu'on entend. C'est vous qu'on envoie au front. Vous qui n'êtes pourtant pas  en charge de notre santé mais des milliards d'euros de chiffre d'affaires des "Télécoms". Eh bien attention, madame la Ministre ! Si vous restez au front, vous opposant mordicus au sauvetage des milliers d'électrosensibles qui sont aujourd'hui en danger (quand ils ne sont pas déjà atteints par des pathologies mortelles associées telles qu'Alzheimer précoce, cancers, maladies auto-immunes, ou neurodégénératives), prenez garde ! La Justice, dans un avenir plus proche que vous ne le souhaiteriez sûrement et malgré toutes les manœuvres législatives pour l'empêcher, saura sans nul doute à coup sûr déterminer à qui incombent les responsabilités de l'hécatombe.

Croyez-moi, il ne faudra pas attendre aussi longtemps que pour l'amiante pour que le pot aux roses soit découvert par la population. Et il n'est pas dit que cette dernière se résigne une fois encore à subir passivement une pollution majeure pourtant si facile à endiguer puisqu'il suffit d'appuyer sur le bouton STOP.
Dans ce scandale-ci, contrairement à celui de l'amiante, la manipulation grossière des industriels et sa collusion permanente avec les hautes sphères du pouvoir est notoire depuis le début.

De plus, les malades savent parfaitement de quoi ils souffrent. Preuves scientifiques à l'appui. Et les manœuvres de l'Etat français pour les faire passer pour fous – dignes d'un régime dictatorial – sont en train d'échouer. Nous sommes trop nombreux, sans nous connaître, à souffrir des mêmes maux ! Et puis nous mettons trop de temps à mourir ! Après une hésitation bien compréhensible dans un Etat de Droit ("si c'était toxique ça serait interdit", n'est-ce pas?), nos proches cèdent à l'empathie la plus élémentaire. Suivie aussitôt par l'impuissance: que peuvent-ils pour nous aider, quand la première solution à nos maux est une vie sans micro-ondes ? 

Or cette solution, dites-vous haut et fort, "ne saurait" advenir.
L'indifférence volontaire de l'Etat à notre endroit est, à terme, contre-productive quant à ses objectifs affichés. En effet, à cause de ce qui nous arrive, à nous électrosensibles, de plus en plus de citoyens décillent leurs paupières sur le tort que l'industrie du sans-fil fait à la Nature. Et le sang de ceux qui ont les yeux à présent bien ouverts commence à bouillir d'indignation. Ils "ne sauraient" beaucoup plus longtemps considérer comme civil d'obéir à un système qui décime les peuples et le monde vivant auquel ils appartiennent.

Salutations citoyennes,

Marine Richard
électrohypersensible depuis 2010

(1) Et pourquoi donc puisqu'elles ne sont pas habitées?
(2) Quel intérêt, sinon celui de ne plus pouvoir comparer l'état de la faune, de la flore et de l'humanité avec et sans micro-ondes ?